Vol AF 796 Paris-Bamako

Eric Prin­vault

Quelques mots sur Eric Prin­vault, créa­teur de ce texte
Je suis pho­tographe human­iste, mil­i­tant et engagé depuis 20 ans sur des sujets soci­aux. Cela fait un an que je tra­vaille à l’élaboration de mon site inter­net qui sera en route en septembre.

Je vous tiendrais au courant.

L’association des maliens expulsés

L’AME (un veau sigle !)
Depuis peu je suis entré en con­tact avec Ous­mane Diarra, prési­dent de cette asso­ci­a­tion dont j’aurai l’occasion de par­ler dans de prochaines rubriques et de prochains sarkos­i­toires, agit à Bamako et dans tout le Mali.
Ous­mane Diarra m’a déjà per­mis de partager beau­coup d’informations. Ce témoignage m’a sem­blé par­ti­c­ulière­ment sig­ni­fi­catif, on entend telle­ment par­ler de ces recon­duites !
Merci donc à Eric Prin­vault et à l’AME pour ces infor­ma­tions. Il faut que nous tis­sions la toile de tous ceux qui ne se résig­nent pas !
Mais place au texte d’Eric Prinvault

VOL AF796 PARIS-BAMAKO du 23 février 2009 à 16h40

Retour en Afrique après deux ans d’absence.
Une semaine à Bamako pour des retrou­vailles avec mon ami burk­in­abé et dix jours de mis­sion pour le Sec­ours Pop­u­laire Français.
Ma joie est très vite gâchée dès ma mon­tée dans l’Airbus.
Je me fau­file dans l’appareil pour rejoin­dre ma place au fond de l’avion.
Plus j’avance, plus des bruits hor­ri­bles de plus en plus stri­dents réson­nent à mes oreilles.
Comme un mou­ton qu’on égorge ou un bébé qui se tord de douleur.
Je ren­tre en troisième classe au son de ces hurlements, accueilli par plus d’une dizaine de policiers en uni­forme et en civil.
Bien­venu chez Air France !…

J’aperçois enfin un homme noir qui hurle à la mort, attaché, cein­turé au siège et les mains menot­tées dans le dos.
Quelques pas­sagers com­men­cent à pro­tester vive­ment d’avoir payer un bil­let d’avion et de devoir sup­porter la souf­france de cet homme.
Un Officier de Police s’avance et men­ace de nous débar­quer. Il nous annonce que nous risquons cinq années de prison et 18 000 euros d’amende.*
Il nous informe que « cet homme a fait l’objet d’une mesure d’expulsion par déci­sion de jus­tice ; qu’il a pris ses respon­s­abil­ités en restant illé­gale­ment sur le sol français, et que s’il voulait revenir en France il n’avait qu’à faire comme tout le monde : deman­der un visa. ».
En rajoutant que bien qu’il n’approuve pas ces méth­odes il pou­vait deman­der à ses hommes de l’étrangler pour le faire taire, tout en nous assur­ant que les cris allaient cesser dès que l’avion aurait décollé.
Avoir payer un bil­let pour s’évader, s’éloigner de la mis­ère en France (tra­vailleurs de plus en plus pau­vres, SDF de plus en plus nom­breux…), assis­ter à une telle scène et s’entendre men­acer de prison et de forte amende, ça énerve !
Mais sous ces men­aces, les derniers pas­sagers récal­ci­trants s’asseyent dépités et scan­dal­isés.
Les policiers en uni­forme quit­tent l’appareil. L’avion décolle.

Et comme prévu, l’homme accom­pa­gné de trois policiers en civil stoppe ses hurlements. « Mes­dames, Messieurs, bien­venus à bord de ce vol à des­ti­na­tion de Bamako. Le Com­man­dant de bor­det tout son équipage vous souhait­ent un agréable voyage… ».

Comme si de rien n’était, les hôt­esses com­men­cent à servir l’apéro avant le repas.

Quelle ambiance dans l’avion !
Pour ma part je suis pris d’un ter­ri­ble mal de tête d’origine nerveuse compte tenu de ce que j’avais vu et entendu.
Une fois le repas fini et les plateaux débar­rassés, l’idée de faire une quête m’est venue.
J’en ai parlé aux pas­sagers qui avaient protesté avant le décol­lage ; ils m’ont encour­agé.
Je suis allé voir l’homme qui m’a dit son nom : Sis­soko, en ajoutant que cela fai­sait vingt ans qu’il était en France et qu’il tra­vail­lait dans le bâti­ment, en CDI.
Je lui ai demandé s’il avait con­struit le stade de France. Il m’a répondu oui.
Motivé à fond, j’ai fait le tour de tous les sièges, la main ten­due, en expli­quant que tout l’argent irait à Sis­soko.
Qu’il n’y aurait aucun détourne­ment.
L’accueil des pas­sagers a été for­mi­da­ble. Presque tout le monde don­nait en fonc­tion de ses moyens, tout en me remer­ciant et m’encourageant.
Je me suis vite retrouvé la main gauche rem­plie de bil­lets et la main droite de pièces. Tout à coup un mem­bre de l’équipage est venu vers moi en m’ordonnant de la part du Com­man­dant de bord d’arrêter la quête. J’ai expliqué que je ne dérangeais en rien le bon fonc­tion­nement du vol, et que j’allais con­tin­uer jusqu’en pre­mière classe par sol­i­dar­ité envers Sis­soko, en route pour un pays qu’il ne con­nais­sait plus, sans aucun argent en poche.
La per­sonne est repar­tie voir le Com­man­dant e bord , puis à son retour m’a informé que celui-ci menaçait de me faire arrêter par la police mali­enne dès l’arrivée à Bamako. J’ai décidé de ne pas aller plus loin que la troisième classe, préférant que Sis­soko récupère l’argent de cette quête, plutôt que de tout per­dre et de con­naître les pris­ons mali­ennes. Je ne pen­sais pas qu’un voy­age en avion pou­vait me coûter cinq ans de prison au décol­lage et peut-être autant à l’atterrissage.
Merci Air France !

Par pru­dence, Sis­soko m’a demandé de garder l’argent avec moi et je lui ai donné les coor­don­nées de mon hôtel afin qu’il me retrouve le lende­main.
J’ai brandi l’argent en annonçant la somme récoltée d‘environ 400/500 euros, et que, ne faisant pas par­tie de la Françafrique, il n’y aurait pas de détourne­ment.
Au nom de Sis­soko, j’ai remer­cié tous les pas­sagers de la troisième classe.

Le lende­main matin, Sis­soko, com­plète­ment perdu, arrive à mon hôtel.
En com­pag­nie d’amis et d’une pas­sagère du vol, nous avons partagé le déje­uner.
J’ai alors remis l’argent à Sis­soko devant témoins.
L’enveloppe con­te­nait 560 euros.

J’ai passé mes journées avec Mod­ibo Sis­soko et mon ami burk­in­abé.
Nous l’avons entouré pour lui remon­ter le moral.
Il se plaig­nait régulière­ment de maux de tête, de dos, de genoux ainsi que des prob­lèmes de res­pi­ra­tion. Il se sen­tait très faible physique­ment et morale­ment. Il avait beau­coup de mal à sup­porter la chaleur (38°C et une humid­ité de plus de 30%), la pous­sière et la pol­lu­tion de Bamako. Même, tra­verser la rue, était pour lui une épreuve de force tant la cir­cu­la­tion dans cette ville, qu’il ne con­naît pas, est dan­gereuse quand on est un pié­ton !
Mod­ibo com­mençait à tou­sser grasse­ment comme s’il avait attrapé une bron­chite. Il est allé chez un médecin qui l’a mis immé­di­ate­ment sous antibi­o­tiques. Nous avons accom­pa­gné Mod­ibo à l’Association des Maliens Expul­sés (AME).

À l’AME, j’ai com­pris en dis­cu­tant avec Alas­sane Dicko et Mamadou Keita (respec­tive­ment Secré­taire per­ma­nent, et Secré­taire général et Porte-parole des expul­sés) que le Com­man­dant …………. avait prob­a­ble­ment appelé la police durant le vol, pour me faire arrêter à l’atterrissage.
En effet, Mamadou Keita, qui chaque jour se rend à l’aéroport pour accueil­lir les expul­sés maliens, avait été sur­pris de voir sept policiers maliens atten­dre Sis­soko, alors qu’en temps nor­mal, ils ne sont que trois, même lorsque plusieurs expul­sés sont débar­qués.
Qua­tre policiers sup­plé­men­taires étaient donc là pour moi.

Un grand merci au Chef de la Police de l’aéroport pour ne pas avoir marché dans cette com­bine.
Félic­i­ta­tions au Com­man­dant ….. pour son esprit d’humanité et son sens de la solidarité.

Eric Prin­vault

* Depuis 2007, tout pas­sager mon­tant dans un avion ser­vant à une expul­sion doit se voir dis­tribuer une notice d’information détail­lant les peines max­i­males aux­quelles il s’expose en cas d’intervention lors d’une expul­sion ou une recon­duite aux fron­tières. Or, nous n’avons jamais eu entre les mains cette notice.