Tout enfant de CM2

Une réflex­ion d’Anne-Marie Garat

Anne-Marie Garat, écrivain, vient d’exprimer son indig­na­tion aux propo­si­tions de Nico­las Sarkozy. Elle a bien voulu que ce texte soit repris sur mon site.
A votre tour d’en pren­dre con­nais­sance.
Cet arti­cle fait référence à un essai de l’écrivain, que je ne peux que vous inviter à décou­vrir. Il s’agit d’ Une faim de loup. Lec­ture du Petit Chap­eron rouge, pub­lié en 2004 chez Actes Sud.

Tout enfant de CM2 adoptera un enfant juif sac­ri­fié par la folie humaine. Péd­a­gogues, psy­cho­logues, his­to­riens, les experts s’alarment à juste titre de la dernière trou­vaille prési­den­tielle. C’est en tant qu’écrivain que cette ini­tia­tive me choque : elle fait froid dans le dos. De l’Histoire, et de l’imaginaire.

Dans cette affaire, c’est toute la ques­tion de la réal­ité du Mal et de sa trans­mis­sion à l’enfant qui est posée. Ques­tion poli­tique et morale. Je ne crois aucun sujet inac­ces­si­ble à l’enfant. Le tenir à l’écart du monde, lui éviter hor­reurs et souf­frances relève d’un pro­jet apparem­ment louable, pour­tant une utopie sen­ti­men­tale qui le con­damne à l’infantilisation per­ma­nente, lui inter­dit accès à l’expérience sen­si­ble et à la con­nais­sance trag­ique. Je pose que l’instrument qui élève l’enfant à la con­nais­sance des réal­ités, toutes, est l’art. Le détour de l’art est la voie majeure par laque­lle le monde se représente à nous, se présente une nou­velle fois sous les espèces de sa répéti­tion sub­lime. Il offre la scène sur laque­lle le monde dénonce sa réal­ité et, pour ce qui est de celle du Mal, y ren­verse en appro­pri­a­tion pos­i­tive son pou­voir anéan­tis­sant. J’ai tenté de le mon­trer par la lec­ture du Petit Chap­eron rouge, le plus abom­inable, le plus atroce des con­tes, et comme le pro­to­type des réc­its du Mal. La fic­tion de l’horreur ne la domes­tique pas, ne l’exorcise ni ne la nie, mais la tran­scende en lan­gage. Par les œuvres de la lit­téra­ture, du cinéma ou du théâtre, l’enfant –l’homme – établit la dis­tance de con­tem­pla­tion et d’appréhension qui lui donne espace et temps pour con­stru­ire du sens, en délibérer et armer sa conscience.

Par le pou­voir mag­ique du lan­gage, sous les aspects de la feinte (même étymolo­gie que fic­tion) le lecteur entre en une région où les per­son­nages sont foule à con­fig­urer en lui des sol­i­dar­ités imag­i­naires, non assignées au réel mais rap­porta­bles à lui. Ulysse et Ham­let, Don Qui­chotte, Jean Val­jean, Franken­stein, Cosette ou Lord Jim s’érigent en nous, fan­tômes sub­sti­tués au réel et opéra­teurs de notre rap­port au monde. Loin de nous en écarter, ils nous y ramè­nent et le réfléchissent. Tout enfant incline à la com­pag­nie men­tale d’un autre que lui, fac­teur fab­uleux de son iden­tité prob­lé­ma­tique, et de sa jeune human­ité en devenir. Il s’y emploie, dès la toute enfance vis­ité par les images et les con­tes, les réc­its de famille, et ceux de la lit­téra­ture, dont la foule struc­ture son imag­i­naire, sa pen­sée. C’est une des hautes fonc­tions de l’œuvre d’art que de pro­duire ces êtres immatériels, d’en faire les instances invis­i­bles de l’intelligence col­lec­tive. Toute une vie ensuite, nous fréquen­tons ces sin­gulières et uni­verselles créa­tures qui, par l’artifice de l’art, dou­blent le monde de présences amies ou adverses, qui tour­mentent et enchantent, pro­pre­ment boule­versent le sujet en l’expatriant vers l’Autre, mul­ti­plient son apti­tude à migrer vers des vir­tu­al­ités humaines et à s’adopter en elles.

Y com­pris à leur hor­reur. Et cela inclut le récit de vie, ou l’autobiographie dont, par pacte avec le lecteur, l’écrivain s’institue le témoin et garant d’une expéri­ence exis­ten­tielle. Si Primo Levi, Antelme ou Anne Franck instru­isent une con­nais­sance, c’est que leur acte de lan­gage les autorise, à tous les sens du terme. Leur récit porte voix, unique, indi­viduée, il artic­ule le sens et l’approprie

Par quelle bouche d’ombre par­lera l’enfant juif assas­s­iné à la con­science de l’enfant de CM2 ?

Faire adopter un enfant mort par un autre enfant, lui en faire devoir, c’est le ren­dre compt­able d’une charge immense, acca­blante ; d’autant que ce fan­tôme a son âge, qu’il est son sem­blable en petitesse et impou­voir ; imprég­na­tion vic­ti­maire ter­ri­fi­ante et à quelle fin, sinon l’assujettir à sa perte, irré­para­ble. Entre­prise néga­tive et destruc­trice, dés­espérante. Aucun per­son­nage de fic­tion n’engage une telle coloni­sa­tion de l’imaginaire, n’assigne à telles respon­s­abil­ité et cul­pa­bil­ité. Qui ne rachè­tent ni n’exonèrent de rien, l’historien le sait. L’écrivain le sait. La fic­tion délivre, elle déploie ses vir­tu­al­ités ; avec elle, con­tre elle, s’invente une lib­erté. Gref­fer à une con­science enfan­tine cette fig­ure de mar­tyr que sa mort sanc­ti­fie, que l’ignominie des hommes sacralise pour mémoire, y annexer cet agneau sac­ri­fi­ciel par décret d’Etat et autorité d’école publique, cela relève du crime intel­lectuel et moral. Com­ment accueil­lir en soi la présence tutélaire d’un être qui existe en His­toire, et non en fic­tion, sans voix ni parole pro­pre ? Dans cette région intime où s’ébauche la per­sonne enfan­tine, ce dic­tat d’identification a quelque chose de totalitaire.

Tout est pos­si­ble, promet­tait le can­di­dat. Tout est impos­si­ble. Tout est d’un tel absolu qu’il enferme en soi son con­traire et s’anéantit. Dans cette pen­sée total­isatrice, il ne reste aucune place pour enfon­cer le coin de la spécu­la­tion théorique, du doute cri­tique, ni celui de la pra­tique empirique. Tout abso­lutise le réel pour mieux le révo­quer, con­voque la total­ité pour mieux l’absenter. Que la réal­ité soit par­tielle, con­tin­gente, acci­den­telle et lacu­naire, qu’elle advi­enne en des formes inter­rog­a­tives soumises sans cesse à l’exception et à la révi­sion, cette for­mule ter­ri­ble l’exclut, dans un déni redoutable.

Donnerons-nous qui­tus à Nico­las Sarkosy pour éduquer nos enfants ?

Anne-Marie Garat
Ecrivain