Un tubercule informe et calomnié sous la terre européenne

Com­ment un tuber­cule informe et calom­nié s’est fait sa place sous la terre européenne

Yves Moñino

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques mots sur l’origine con­tro­ver­sée de la pomme de terre. En effet, les Péru­viens, les Boliviens et les Chiliens se dis­putent la pri­mauté du tuber­cule : les alen­tours du lac Tit­i­caca et l’île de Chiloé, en Patag­o­nie, regor­gent en effet d’espèces sauvages (plus de 200) et cul­tivées (env­i­ron 5000) de Solanum tubero­sum. La pre­mière attes­ta­tion de pommes de terre sauvages asso­ciées à un foyer humain remonte à 12 500 ans sur l’île de Chiloé.

Par ailleurs, les Indi­ens du Tit­i­caca avaient réussi, il y a 3000 ans, à éten­dre la cul­ture de la pomme de terre jusqu’à 4000 mètres d’altitude. Pour stocker plus longtemps les tuber­cules, ils les lais­saient deshy­drater à l’air, ce qui, à cette alti­tude, en fai­sait des con­serves sèches qu’ils appelaient chuño. Pour la FAO et la plu­part des his­to­riens, ce sont donc les agricul­teurs andins du lac Tit­i­caca qui ont com­mencé à sélec­tion­ner, il y a 8 000 ans, ce qui se con­ver­ti­rait, dans les mil­lé­naires suiv­ants, en une éton­nante var­iété de cul­tures du tuber­cule. Mais Vav­ilov, le grand généti­cien des plantes cul­tivées, en situe la domes­ti­ca­tion sur l’île chili­enne, avec le sou­tien, à mon avis décisif, de Pablo Neruda dans son « Ode à la papa » :

Tu es pro­fonde
et suave
pulpe pure, si pure,
rose blanche
enter­rée,
tu fleuris
là-dedans
sous la terre,
dans ta plu­vieuse
terre orig­i­naire,
dans les îles mouil­lées
du Chili orageux,
dans la Chiloé marine,
au sein de l’émeraude qui ouvre
sa lumière verte
sur l’austral océan.

[…] et quand
le ton­nerre
de la guerre
noire,
L’Espagne
inquisitrice,
noire comme un aigle de sépul­ture,
cher­cha l’or sauvage
dans la matrice
brûlante d’Araucanie,
ses ongles cupi­des
furent exter­minés,
ses cap­i­taines
tués,
mais quand aux pier­res de Castille
revin­rent
les pau­vres cap­i­taines défaits
ils lev­èrent dans leurs mains sanglantes
non pas une coupe d’or,
mais la papa
de la Chiloé marine.

Tou­jours est-il qu’en inven­tant l’Amérique, les Espag­nols con­naîtront la pomme de terre en Colom­bie et au Pérou, et emprun­teront à la langue quechua le terme papa. Pedro Cieza de Léon en fait le pre­mier men­tion dans sa Chronique espag­nole du Pérou, en 1550, sous ce nom de papa qui lui a été con­servé dans l’espagnol d’Amérique du Sud et d’Andalousie. Intro­duite en Espagne en 1534, elle est cul­tivée par des moines de Séville en 1573 pour soigner les patients de l’Hospital de la Sangre.

En 1565, Philippe II, roi d’Espagne, envoya à Rome un cadeau au pape Pie IV pour soigner sa goutte : des tuber­cules. Pour ne pas offenser la dig­nité du pon­tife par le blas­phème que con­sti­tu­ait l’homonymie entre la papa, tuber­cule moche et ter­reux, et il Papa, le nom fut bien­tôt rem­placé en Espagne par celui de la patate douce, patata, orig­i­naire des îles Caraïbes, cepen­dant que les Ital­iens la nom­maient taratu­fli, par analo­gie avec la truffe. Rome en offrit à son tour des échan­til­lons à un préfet en Bel­gique, lequel en donna à un pro­fesseur de l’université de Leyde qui séjour­nait alors en Autriche. De là, la pomme de terre se propagea en Alle­magne, en Suisse et dans l’Est de la France, ainsi qu’en Ardèche, à Saint-Alban-d’Ay sous le nom de truf­fole. C’est ainsi que l’ancien nom ital­ien des patates, tartu­foli, « petite truffe », s’est dis­séminé à tra­vers l’Europe au fur et à mesure que les échan­til­lons se mul­ti­pli­aient, don­nant kartof­fel en alle­mand, cartof en roumain, kartófel en russe et même kartafla en islandais.

Une deux­ième voie de péné­tra­tion, due aux Anglais à par­tir de 1565, part de Colom­bie via la Vir­ginie d’où elle attein­dra le Canada, la Grande-Bretagne, l’Irlande et les pays nordiques : le cap­i­taine John Hawkins avait intro­duit en Irlande des pommes de terre provenant de Bogotá, puis des colons rap­a­triés de la Vir­ginie par le pirate Fran­cis Drake en 1586, avaient apporté des tuber­cules jaunes et à fleurs vio­lacées (ceux venus d’Espagne étaient rouges et à fleurs violettes).

La pomme de terre acquiert un statut sci­en­tifique avec le Bâlois Gas­pard Bauhin, qui lui donne en 1596, son nom latin de Solanum tubero­sum, et la classe cor­recte­ment dans la famille des Solanacées, en com­pag­nie d’excellents légumes et fruits comme la tomate, l’aubergine et le poivron, mais aussi du tabac, et de plantes tox­iques comme la man­dragore, la bel­ladone et la datura. Mais lais­sons la parole à un amoureux de la pomme de terre, Jean-Bernard Pouy, qui a con­sacré tout un roman noir à la patate, La belle de Fonte­nay, et qui rend cet hom­mage à Bauhin dans 1280 âmes :

Gas­pard Bauhin devrait avoir sa statue partout, en France, en Bel­gique, à Lima, aux States. Gas­pard Bauhin, né à Bâle en 1560, mort je ne sais plus où en 1624, et surtout auteur en 1596 du fameux Phy­topinax où il recense et nomme pour la pre­mière fois la patate sous son nom sci­en­tifique : la Solanum tubero­sum. Soit exacte­ment cinq ans avant Charles de l’Écluse et son His­toire des plantes rares que Linné entérinera un siè­cle plus tard. La Solanum tubero­sum… Trait de génie. Alors que la patate était con­nue depuis au moins cinquante ans, grâce à Pierre Cieça de Léon, l’Italien Girolano Car­dano, le père jésuite Joseph de Acosta et même le célèbre pirate Fran­cis Drake, qui l’avait apportée mas­sive­ment en Europe. Un pirate pour la frite uni­verselle. Belle leçon d’humilité. Gas­pard aurait pu la nom­mer la Pata­tum Drak­en­sis ou la Papa peru­via­nis. Non. Tout sim­ple­ment ce miel sig­nifi­ant de solanacée. La patate est donc mag­nifiée par Bauhin et quelques orig­in­aux human­istes qui la cul­tivent comme une curiosité dans des Jardins botaniques. Pen­dant deux siè­cles, elle sert surtout à nour­rir les ani­maux, mais les peu­ples européens la boud­eront longtemps pour leur pro­pre ali­men­ta­tion, à cause de sa par­enté livide et som­bre avec la bel­ladone et la man­dragore des sor­ciers, qui prospèrent dans les « endroits aban­don­nés, les ter­rains vagues, se cachent dans l’angle des vieux murs, hantent les masures désertes et les décom­bres ». Aux solanacées sont asso­ciées la noirceur , la mort , le dia­ble et le loup . La patate, cette « pomme du dia­ble », comme l’appelleront les Russes jusqu’au début du XXe siè­cle, avant que l’URSS n’en devi­enne le pre­mier pro­duc­teur mon­dial, a vrai­ment mau­vaise répu­ta­tion. Il faut dire que cer­tains s’en étaient intox­iqués, notam­ment lors de son intro­duc­tion mas­sive en Prusse début XVIIIe, en con­som­mant ses baies tox­iques au lieu des tuber­cules. Les médecins du 17e siè­cle alaient jusqu’à l’accuser de provo­quer la lèpre.

En Europe, les Irlandais seront les pre­miers à con­som­mer la pomme de terre au XVIIe siè­cle, qui assur­era bien­tôt 80% des apports énergé­tiques de la pop­u­la­tion. Mais à par­tir de 1840, le mil­diou y détruit une grande par­tie des cul­tures, et le « tout pomme de terre » entraîne la gigan­tesque famine qui provoque la mort d’un mil­lion de per­son­nes et l’émigration de deux autres mil­lions. Mal­gré les rav­ages du mil­diou et plus tard du doryphore, le suc­cès de la pomme de terre en Europe occi­den­tale, notam­ment en Angleterre, est dû à la révo­lu­tion indus­trielle de la fin du 18e et du 19e siè­cle, quand l’essor des villes et l’émergence de la classe ouvrière ont créé une demande de pro­duits bon marché et énergétiques.

A la fin du 18e siè­cle, la pomme de terre devient la prin­ci­pale pro­duc­tion agri­cole en Prusse, après une famine en 1770 qui incita Frédéric II à la pro­mou­voir comme cul­ture de base. L’invention des frites est attribuée aux Belges de Liège, vers 1710. En France, bien avant Par­men­tier, la cul­ture des pommes de terre était générale en Lor­raine, en Alsace, dans le Lyon­nais, le Vivarais et le Dauphiné, avec des noms divers comme car­tou­fle, truffe rouge, truf­fole, patate, batate, etc. Tur­got, appelé à l’Intendance de la Général­ité de Limo­ges, en 1761, en fit servir à sa table et dis­tribuer aux mem­bres de la Société d’agriculture et aux curés, on les pri­ant d’en recom­man­der l’usage, des tuber­cules de pommes de terre. « Le préjugé ne résista pas à cette démon­stra­tion, et les habi­tants du Lim­ou­sin étaient habitués à cette nour­ri­t­ure bien avant que Par­men­tier l’eût pop­u­lar­isée ». Cela dit, c’est Par­men­tier qui la fait sor­tir de l’ostracisme dont elle était souf­frait encore dans la région parisi­enne, qui comme cha­cun sait, donne le ton à la France entière. Par­men­tier, qui avait survécu comme pris­on­nier en Prusse grâce à nos chères patates, et devenu censeur royal la Société royale d’agriculture en 1785, la fait accepter à la Cour de Louis XVI ; des expéri­ences sont alors entre­prises dans la plaine des Sablons et de Grenelle, les cul­tures étant gardées le jour par la troupe, qui dis­parais­sait la nuit pour encour­ager le pil­lage des récoltes, ce qui a con­tribué à la prop­a­ga­tion des tuber­cules dans le bassin parisien et dans l’Ouest.

Au 21e siè­cle les Européens con­som­ment beau­coup moins de patates, vic­times d’un nou­vel ostracisme, leur qual­ité de fécu­lents déton­nant dans l’ambiance d’anorexie général­isée. Mais sa con­som­ma­tion se déplace vers des pays émer­gents ou émergés comme la Chine et l’Inde, respec­tive­ment pre­mier et troisième pro­duc­teurs mon­di­aux. D’autre part, la furie de rentabil­ité des gros pro­duc­teurs et semenciers, les tech­niques indus­trielles comme le lavage des pommes de terre au karcher (et bien­tôt les PGM), entraî­nent une perte de goût et surtout une dra­ma­tique réduc­tion des var­iétés : des plus de 600 var­iétés spé­ci­fiques à l’Europe (sans même par­ler des 3000 des Andes et des cen­taines de Chiloé), seules 149 sont agréées en France par les autorités, et de fait on n’en trouve couram­ment qu’une dizaine sur les marchés. Som­bre des­tin, si l’on n’y prend garde, pour notre légume qui en a vu d’autres, comme le chante Neruda dans l’ode déjà évoquée :

Délice uni­versel
tu n’attendais pas
mon chant,
parce que tu es sourde
et aveu­gle
et enter­rée.
À peine
parles-tu en enfer
de l’huile
ou chantes-tu
dans les fri­t­ures des ports,
près des gui­tares,
silen­cieuse,
farine de la nuit
souter­raine,
tré­sor inépuis­able
des peuples.

Prin­ci­paux pays producteurs

1 Chine, 2 Fédéra­tion de Russie, 3 Inde 4 États-Unis d’Amérique 5 Ukraine Europe : 1 Fédéra­tion de Russie 2 Ukraine 3 Pologne 4 Alle­magne 5 Bélarus 6 Pays-Bas 7 France 8 Royaume-Uni 9 Roumanie 10 Bel­gique 11 Espagne 12 Italie 13 Dane­mark 25 Irlande