EVO MORALES AYMA

« Je fais appel à la con­science des députés européens… »

EVO MORALES AYMA

prési­dent de la République de Bolivie.
Jour­nal Libéra­tion du ven­dredi 13 juin 2008
[ver­sion abrégée pour Sarkos­i­toire du 17 juin]
Jusqu’à la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, l’Europe était un con­ti­nent d’émigrants. Des dizaines de mil­lions d’Européens par­tirent aux Amériques pour coloniser, échap­per aux famines, aux crises finan­cières, aux guer­res ou aux total­i­tarismes.
Aujourd’hui, je suis avec préoc­cu­pa­tion le proces­sus de la dite « direc­tive retour ». Ce texte, validé le 5 juin par les min­istres de l’Intérieur des 27 pays de l’Union européenne, doit être approuvé le 18 juin par le Par­lement européen. Je perçois qu’il durcit de manière dras­tique les con­di­tions de déten­tion et d’expulsion des migrants sans papier, quelque ait été leur temps de séjour dans les pays européens, leur sit­u­a­tion de tra­vail, leurs liens famil­i­aux, leur volonté et le suc­cès de leur inté­gra­tion.
Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord, en masse, sans visa ni con­di­tions imposées par les autorités. Ils furent tou­jours bien­venus, et le demeurent. Nos pays du con­ti­nent améri­cain absorbèrent alors la mis­ère économique européenne et ses crises poli­tiques. Ils vin­rent sur notre con­ti­nent en exploiter les richesses et les trans­férer en Europe, avec un coût très élevé pour les peu­ples pre­miers de l’Amérique. Comme par exem­ple notre Cerro Rico de Potosi et de ses fab­uleuses mines qui don­nèrent sa masse moné­taire au con­ti­nent européen entre le XVIe et le XIXe siè­cle. Les per­son­nes, les biens, les droits des migrants européens furent tou­jours respec­tés.
conAujourd’hui, l’Union européenne est la prin­ci­pale des­ti­na­tion des migrants du monde, con­séquence de son image pos­i­tive d’espace de prospérité et de lib­ertés publiques. L’immense majorité des migrants y vien­nent pour con­tribuer à cette prospérité, non pour en prof­iter. Ils occu­pent les emplois dans la con­struc­tion, les ser­vices aux per­son­nes et dans les hôpi­taux, que ne peu­vent ou ne veu­lent occu­per les Européens. Ils con­tribuent au dynamisme démo­graphique du con­ti­nent européen, à main­tenir la rela­tion entre act­ifs et inac­t­ifs qui rend pos­si­ble ses généreux sys­tèmes de sol­i­dar­ité sociale et dynamisent le marché interne et la cohé­sion sociale. Les migrants offrent une solu­tion aux prob­lèmes démo­graphiques et financiers de l’Union Européenne. Pour nous, nos émigrants représen­tent l’aide au développe­ment que les Européens ne nous don­nent pas — vu que peu de pays atteignent réelle­ment l’objectif min­i­mum de 0,7 % du PIB d’aide au développe­ment. L’Amérique latine a reçu, en 2006, 68 mil­liards de dol­lars (43,7 mil­liards d’euros) de trans­ferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investisse­ments étrangers dans nos pays.
(…)
Il appa­raît que les flux de migra­tion sont béné­fiques pour les Européens et, de manière mar­ginale, aussi pour nous du tiers-monde, vu que nous per­dons des mil­lions de per­son­nes de main-d’œuvre qual­i­fiée en laque­lle, d’une manière ou d’une autre, nos Etats, bien que pau­vres, ont investi des ressources humaines et finan­cières.
Il est regret­table que le pro­jet de « direc­tive retour » com­plique ter­ri­ble­ment cette réal­ité. Si nous con­cevons que chaque Etat ou groupe d’Etats puisse définir ses poli­tiques migra­toires en toute sou­veraineté, nous ne pou­vons accepter que les droits fon­da­men­taux des per­son­nes soient déniés à nos com­pa­tri­otes et à nos frères latino-américains. La direc­tive retour prévoit la pos­si­bil­ité d’un enfer­me­ment des migrants sans papier jusqu’à dix-huit mois avant leur expul­sion — ou « éloigne­ment » selon le terme de la direc­tive. Dix-huit mois ! Sans procès ni jus­tice ! Tel qu’il est le pro­jet de direc­tive viole claire­ment les arti­cles 2, 3, 5, 6, 7, 8 et 9 de la Déc­la­ra­tion uni­verselle des droits de l’homme de 1948.
(…)
Par­al­lèle­ment, l’Union européenne tente de con­va­in­cre la Com­mu­nauté andine des nations (Bolivie, Colom­bie, Equa­teur, Pérou) de signer un « Accord d’association » qui inclue en son troisième pilier un traité de libre-échange, de même nature et con­tenu que ceux qu’imposent les Etats-Unis. Nous subis­sons une intense pres­sion de la Com­mis­sion européenne pour accepter des con­di­tions de pro­fonde libéral­i­sa­tion pour le com­merce, les ser­vices financiers, la pro­priété intel­lectuelle ou nos ser­vices publics. De plus, au nom de la « pro­tec­tion juridique », on nous reproche notre proces­sus de nation­al­i­sa­tion de l’eau, du gaz et des télé­com­mu­ni­ca­tions réal­isés le jour des Tra­vailleurs. Je demande, dans ce cas : où est la « sécu­rité juridique » pour nos femmes, ado­les­cents, enfants et tra­vailleurs qui recherchent un hori­zon meilleur en Europe ?
Pro­mou­voir d’un côté la lib­erté de cir­cu­la­tion des marchan­dises et des flux financiers, alors qu’en face nous voyons des empris­on­nements sans juge­ment pour nos frères qui ont essayé de cir­culer libre­ment… Ceci est nier les fonde­ments de la lib­erté et des droits démoc­ra­tiques.
(…)
Au nom du peu­ple de Bolivie, de tous mes frères du con­ti­nent et des régions du monde comme le Maghreb et les pays de l’Afrique, je fais appel à la con­science des dirigeants et députés européens, des peu­ples, citoyens et mil­i­tants d’Europe, pour que ne soit pas approuvé le texte de la « direc­tive retour ».

La direc­tive de la honte a été adop­tée !
Mais il reste le courage d’un prési­dent du Sud qui claire­ment s’oppose enfin aux agisse­ments et aux dires de nos dirigeants Européens.
Honte aux députés européens de gauche qui ont osé voter ce texte !