Commet le mot MARGOUILLAT est entré dans mon vocabulaire

Je le con­nais depuis longtemps ce mot, mais son usage m’en était inter­dit.
Certes je savais qu’il évoquait une sorte de petit lézard africain, mais juste­ment il n’avait pas d’identité bien définie, pour moi, ce lézard. Je n’avais pas eu de « ren­con­tre », de véri­ta­ble échange avec lui.
Alors le mot restai désuet, à la marge.
L’employer aurait été faire preuve d’un m’as-tu-vusme qui ne m’intéressait pas. Cer­taine­ment que je voulais briller en cer­tains lieux, mais avec d’autres mots.
L’employer m’aurait fait repérer rapi­de­ment certes, mais si on avait creusé der­rière (car il y a des gens qui vous inter­pel­lent sur les mots que vous util­isés) il n’y aurait pas eu grand chose à dire).
L’employer aurait pu me trahir et trahir ceux qui en par­lent en toute clarté.
Et puis un jour tout a bas­culé.
Je suis allé au Togo pen­dant quelques jours, et là, à Lomé, à Atak­pamé, à Aného, j’ai vu, et qui couraient dans l’herbe, et qui couraient dans la poudre de terre sèche, un, deux, plusieurs petits mar­gouil­lats.
Ils couraient certes mais ce n’est pas cela qui me les rendait soudain proche : ils s’arrêtaient. Ils me regar­daient, moi ou les autres. Et soudain ils par­taient à toute allure. Même pas à mon approche, mais dès que j’avais l’intention de me lever vers eux. Comme s’ils perce­vaient de l’intérieur le mou­ve­ment que je pré­parais.
Et puis de nou­veau un peu plus loin ils s’arrêtaient. Ils sem­blaient me nar­guer. Vouloir m’attirer ainsi de proche en proche dans leur repaire.
C’est là que le mot mar­gouil­lat s’est soudain imposé à moi, comme le fruit d’une expéri­ence, d’une ren­con­tre. Le mot se met­tait lui aussi à vibrer intérieure­ment.
Dès lors il ne m’était plus inter­dit de l’employer dans un poème, dans une con­ver­sa­tion courante.

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_ A chaud, lors de cette ren­con­tre, mon car­net a pris note de ce bel échange tout en silence.
En voici les traces.

Du mar­gouil­lat (1)

Le beau mâle mar­gouil­lat me sur­prend encore ce matin.
Je pense aussi à celui qui file der­rière un arbre et s’arrête avant que sa queue ne dis­paraisse.
Je dis « Je t’ai vu » et le mar­gouil­lat bouge un peu, si bien que main­tenant de l’autre côté du tronc. Je vois sa tête et la queue a dis­paru.
Je suis assez adulte et rationnel pour savoir que der­rière l’arbre le mar­gouil­lat est entier. Mais qui sait ?
Une par­tie du corps est peut être ailleurs ?
Et puis je ne con­nais pas l’invisible du mar­gouil­lat.
Ne pourrait-il pas devenir arbre, cet arbre d’où il sur­git, où il retourne et grimpe très vite, pour échap­per à ses éventuels pour­suiv­ants ?
Comme il se dégage avant même tout geste vers lui, il est assuré d’être tou­jours a bonne dis­tance de tout être qui n’est pas con­frère et con­sœur (il sem­ble avoir un véri­ta­ble pen­chant pour cette dernière).

Du mar­gouil­lat

Un mot que je con­nais­sais parce que je ne le vivais pas de l’intérieur.
Dès le pre­mière jour j’ai eu envie de don­ner ce mot à cet petit ani­mal qui tour­nait autour de nous à la vitesse de la parole et dis­parais­sait aussi vite si l’on fai­sait mine de s’intéresser à lui.
Sinon, il pou­vait rester entre les chaises, piquer au sol les miettes pou­vant l’intéresser, lever la tête et nous observer du bas de sa hau­teur.
Un grand maître des lieux. Si nous allions aussi vite que lui en rap­port avec notre taille je serai déjà de retour dans mon pays.
Et si l’écriture nous venait aussi vite, il n’y aurait plus de dis­cus­sions inter­minables sur les rap­ports oralité-écriture.
Une parole vive, un silence-chair, du vivant bien ancré au sol, voilà le margouillat.