Comment le mot TAMANOIR m’a apprivoisé

Le mot TAMANOIR et moi

Je con­nais­sais le mot tamanoir, je con­nais­sais le texte de Robert Desnos, ce n’était déjà pas si mal. J’aurais pu en rester là.

Faisons d’ailleurs une étape chez notre ami Desnos pour nous don­ner des forces avant d’aller plus loin.

Le Tamanoir, de Robert Desnos

_ — Avez-vous vu le tamanoir ?
Ciel bleu, ciel gris, ciel blanc, ciel noir.
– Avez-vous vu le tamanoir ?
Oeil bleu, oeil gris, oeil blanc, oeil noir.
– Avez-vous vu le tamanoir ?
_ Vin bleu, vin gris, vin blanc, vin noir.
_ Je n’ai pas vu le tamanoir !
Il est ren­tré dans son manoir,
Et puis avec son éteignoir
Il a coiffé tous les bougeoirs,
Il fait tout noir.
_ (extrait du recueil hante­fleurs et chante­fa­bles, dont il existe de nom­breuses éditions, toutes puis ou moins épuisées, mais je pense qu’on le trouve encore en ver­sions courantes, notam­ment chez Gründ ou Gal­li­mard)
_ Un texte qui joue sur le plaisir des voyelles, le « oir » placé en son per­choir à la fin de chaque vers, qui lui donne la vigueur d’une litanie. Un texte qui peut voguer en nous sans jamais con­naître le tamanoir ! D’ailleurs le vrai tamanoir est celui qui est en nous. Et c’est bien à cela que je veux en venir. Et il a tant de manière d’entrer en nous, l’animal !

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La suite prouva je ne pou­vais pas en rester là

_ Voilà que lors d’un pas­sage au Brésil un fais­ceau d’éléments a fait bondir la cote de ce mot qui n’est plus seule­ment un mot. C’est avec la vie que vient le frémisse­ment du verbe et que les mots nous apprivoisent plus que nous ne les apprivoi­sons.
_ Voilà donc ce fais­ceau :
_ — j’apprends que « tamanoir » vient de l’indien TAMANDOA, com­posé de « ta », qui veut dire « fourmi » et de « man­doa » : voleur… Le taman­doa est le voleur de four­mis.
– au Pan­tanal, lors d’une sor­tie noc­turne (accom­pa­g­née) dans la forêt, nous tombons sur un tamanoir avec son petit, qui par­tent en chasse… Plus loin, sur un autre plan et chem­i­nant dans l’autre sens, une sorte de petit renard lui aussi va fouiner. ils ne nous voient pas, ils ne se voient pas. Trois monde par­al­lèles. Mais dès lors le « tamanoir » n’est plus pour moi une sim­ple image sur une planche dans un beau livre.
– au Pan­tanal tou­jours, dans une fazenda on nous mon­tre un petit tamanoir, encore par­tielle­ment nourri au biberon, sa mère ayant été tuée. Le petit, de sexe féminin, s’appelle « Alice », prénom de ma petite fille née quelques mois plutôt. Alice reine d’un pays mer­veilleux que tout le monde con­naît bien sur !
– dans une ville tra­ver­sée peu après nous ren­con­trons l’œuvre d’un sculp­teur sur bois qui fig­ure le tamanoir, dont nous faisons l’acquisition (voir photo en début de cette page).
_ Ce fut donc ainsi que le mot « tamanoir » entra dans mon vocab­u­laire.
Evidem­ment je passe sous silence tout ce qui ne peut se dire, l’étrange sen­sa­tion au con­tact de cet ani­mal à la peau soyeuse mais au corps si efflan­qué, à sa patte à griffe recour­bée et dan­gereuse, faite pour fouir le sol, à cette longue langue-tube qui entre et sort plus vite encore que de le dire, à l’étrange sen­sa­tion de rape quand cette langue par­court votre peau. Ah ! caresser le tamanoir quelle étrange jouis­sance !
_ J’emploie le mot « en français » : pas besoin de chercher l’esbrouffe à dire « taman­doa ». Mais toutes les réson­nances me vien­nent quand je le prononce. La vie intérieure du mot est beau­coup plus forte que la par­tie émer­gente que l’on prononce. Je sup­pose qu’il en est de même pour tous. Je veux dire pour les mots bien instal­lés en nous.
Même en français le mot reste un peu dif­fi­cile à placer dans une con­ver­sa­tion courante, mais il est là, tapi, bien tapi, près à jail­lir de la bouche, à se lancer au bout de la langue. Et à revenir aussi vite au bercail.